• Guillery

    Nouvelle écrite en Juillet 2013 dans le cadre d'une battle littéraire sur le forum Sims Artists. Il s'agissait d'écrire une version moderne du mythe d'Eros et Psyché, du point de vue de Psyché. Je me suis basée sur la première partie du mythe, je ne suis que moyennement convaincue de mon interprétation, très convenue et superficielle. La limite de 800 mots a été un handicap notable.

  • La porte d’entrée claqua. Louise aurait voulu la retenir, elle était nerveuse. Elle sentait encore son baiser furtif sur ses lèvres. Passe une bonne journée. A ce soir. Et quelle journée ! Elle fondait beaucoup d’espoirs en elle et espérait surtout dissiper des craintes insidieuses.

    Elle ne prit pas le temps de nettoyer la table où s’éparpillaient les restes du petit déjeuner. Elle enfila son manteau et s’empara des clés cachées au fond du tiroir de son chevet. Avec précaution, elle verrouilla l’appartement et emprunta l’escalier de secours. Une voiture de location l’attendait derrière l’immeuble. A sa vue, elle ressentit un profond sentiment de culpabilité que la précipitation lui avait permis jusqu’alors de nier. Quelle femme était-elle pour douter de son compagnon ? L’homme qui lui avait offert ce confort, cette assurance, cette vie dont elle rêvait.

     

    Contre quelques billets, Louise dessinait le portrait des vacanciers qui visitait la capitale. Elle gagnait juste de quoi manger et payer sa logeuse. C’était plus difficile en hiver. Alors, le plaisir d’exercer son art suffisait à la sustenter. Ce fut dans ce contexte précaire qu’elle fit sa rencontre. Une touriste japonaise prenait la pose. En silence, il l’avait regardée faire. Elle ne lui avait pas prêté attention, elle savait reconnaître les potentiels clients. Vous peignez ? avait-il demandé tandis qu’elle rangeait son matériel. Oui mais c’était trop long à sécher et plus couteux. Il s’appelait Guillery, il souhaitait lui passer commande. Alors, Louise prit le temps d’observer l’inconnu. Un jeune trentenaire que la moustache et le gilet vieillissaient, plus que son physique agréable, c’est son air soucieux qui la marqua. Elle s’empressa d’accepter son offre.

     

    La jeune femme mit le contact. Un peu tremblante, elle attendit que son compagnon sorte du parking souterrain. Quelques instants plus tard, il s’engageait sur le boulevard au volant de son coupé. Elle le suivit.

     

    Louise vivait son art. Autodidacte, elle laissait libre cours à ses pulsions artistiques. Guillery l’avait aussitôt remarqué, il avait le don pour cela. Rapidement, il la prit sous son aile. Il lui imposa quelques règles, dénicha ses premiers acheteurs et lui offrit un matériel de qualité. Mécène puis ami, leur admiration réciproque les amena naturellement à devenir amants. Louise n’avait jamais goûté à un tel bonheur. Elle était en adoration devant Guillery. Il était aussi tendre qu’autoritaire, aussi intelligent que rassurant. C’était son pilier, il lui avait tant apporté. Une seule ombre assombrissait ce tableau idyllique : sa famille.

    Prépa littéraire, école d’infographie, fac de sociologie,… Alors qu’elle enchainait les échecs dans ses études, ni ses parents ni ses sœurs ne la soutinrent. La jeune femme n’aspirait qu’à vivre de son talent inné. Il y eut des cris et des pleurs. Au comble du désespoir, elle finit par claquer la porte. Ils ne la retinrent pas.

     

    Après un quart d’heure passé dans une circulation dense, le coupé de Guillery disparut dans un parking souterrain. De plus en plus intriguée, Louise poursuivit sa filature à pied. Il entra dans une galerie d’art qui exposait le dieu de la sculpture : André de Retz. Elle faillit renoncer, elle maudissait ses doutes. S’il la surprenait, il ne lui pardonnerait pas. Elle l’aperçut serrer des mains inconnues et engager la conversation avec une femme. Un homme marié… Les mots de ses sœurs ravivèrent ses angoisses. Le temps qu’elle paye l’entrée, il avait disparu.

     

    Guillery se félicitait du succès rencontré par sa compagne. Toutefois, il comprit que, pour son bien-être, elle devait obtenir l’approbation de sa famille. Celle qui l’avait reniée. Il l’encouragea à contacter ses proches. La jeune femme n’avait pas la force de retourner dans la maison de son enfance. Il fut convenu d’une rencontre dans un café. Sa sœur ainée lui assura qu’elle lui avait manqué, la cadette la trouva ravissante. Louise fut soulagée par cet accueil chaleureux. Cela ne dura pas. Après avoir échangé quelques banalités, elles s'intéressèrent à son mystérieux ange gardien. Comment s’appelait-il ? Guillery. L’ainée étouffa un petit rire moqueur. Guillery comment ? Louise ne sut répondre, elle l’avait toujours appelé ainsi et ça lui suffisait. Aussitôt, les deux sœurs se montrèrent suspicieuses. Candide Louise, tu t’es encore fait avoir ! Quel amant cacherait son identité sous un surnom si grotesque ? Un homme marié avec deux gosses, assurément. Ou un mafieux, qui sait ? Mal à l’aise, la jeune femme se défendit mollement, tenta de changer de sujet, de parler de son métier… Elles ne l’écoutaient plus. Le mal était fait.

     

    « Louise ? Qu’est-ce que tu fais là ? »

    L’interpelée se retourna. Ses joues s’enflammèrent : Guillery se tenait devant elle, visiblement mécontent.

    « Tu m’as suivi ?

    - Je…

    - Mr de Retz ! le sollicita un homme cravaté. Le maire est là.

    - J’arrive. »

    Il ne l’avait pas quitté des yeux. Elle le respectait trop pour lui mentir.

    « Guillery, qui es-tu ? murmura-t-elle. »

    Fermement, il l’entraina à l’extérieur, elle ne l’avait jamais vu aussi furieux. Elle redoutait sa colère, les mots qui déchirent, annihilent.

    « Je suis né Gilles de Retz, fils du célèbre sculpteur. Etait-ce nécessaire pour toi de l’apprendre ? Cela te rend-il plus heureuse ? »

    Elle ne répondit pas, atterrée par cette vérité qui n’était en rien monstrueuse. Il soupira.

    « J’ai trop souffert par le passé à cause de la célébrité de mon père. Je voulais une relation sincère entre nous. Je me suis félicitée que ça fonctionne jusqu’à présent. C’était sans compter sur la bien connue curiosité des femmes. »

    Il marqua une courte pause puis la sentence tomba. Irrévocable.

    « Je préfère qu’on en reste là. »

     

     

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    EXPLICATIONS :

    J'ai conservé assez explicitement le fil rouge du mythe : une jeune femme abandonnée par sa famille et recueillie par un mystérieux bienfaiteur. L'emploi, la manière de gagner sa vie m'a paru une thématique bien plus actuelle que le mariage. De plus, ce qui m'a frappé dans ce récit, c'est la domination exercée par Eros sur Psyché. Infiniment reconnaissante, elle accepte le fait d'ignorer son identité. Elle se complaît dans sa soumission car son bien-aimé a exaucé ses vœux. Dans cette adaptation, j'ai distingué les deux facettes d'Aphrodite : la génitrice et le pouvoir de la destinée.
    A noter, un clin d'oeil à Barbe Bleue, de son vrai nom Gilles de Retz seigneur de Guillery. Le conte, sous certains aspects, m'a rappelé le mythe.


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