• Jour de pluie

    Nouvelle écrite en Juillet 2012 dans le cadre d'une battle littéraire sur le forum Sims Artists. Les protagonistes principaux devaient être des jeunes et nous devions écrire une seule scène se déroulant le matin, entre l'aube et le midi.

  • L’alarme déchire le silence. Longue, puissante, lancinante.

    Abandonnant la douceur des rêves, j’ouvre les yeux pour affronter ce cauchemar qui ne semble pas connaitre de fin. Le soleil se lève à peine, diffusant une lumière ambrée par les fentes des volets. Je repousse les couvertures, enfile un gilet et chausse mes sandales. Anka est déjà debout, aidant sans un mot notre sœur cadette à s’habiller. Nous sommes déjà prêts quand l’alarme se tait. L’habitude a pris le dessus sur la panique.

    Père parait dans l’encadrement de la porte. Son visage est sombre comme à l’accoutumée. Cela fait une éternité que je ne l’ai pas vu sourire sans cette pointe d’amertume qui ternit nos jours. Il a la valise, celle préparée en cas d’alerte. Elle contient l’essentiel de nos économies, les bijoux de famille, quelques photos, une couverture de laine et de la nourriture.

    « On y va. »

    Nous lui emboitons le pas. Mes deux sœurs se tiennent par la main et mère nous rejoint dans la cuisine. Elle prend le temps de fermer la porte de l’appartement derrière nous. Nous ne sommes pas à l’abri des pilleurs faisant fi de la menace extérieure. Père ouvrit la marche dans les escaliers armé d’une lampe torche. Nous traversons la cour intérieure de l’immeuble. Dehors, un silence de mort règne. Aucun souffle de vent ne trouble la chaleur estivale. Aucun oiseau ne s’élève dans le ciel coloré de l’aube. Comme si la vie refuse de suivre le cycle du soleil…

    J’aide Père à soulever la lourde de trappe qui s’ouvre sur le tunnel. Sans hésiter, nous nous engouffrons à l’intérieur. La galerie est étouffante. Deux hommes ne peuvent pas se croiser de front, le système de ventilation est défaillant. Les yeux fixés sur la carrure rassurante de Père, je compte les pas. 71 avant de déboucher sur l’abri collectif du quartier.

    Une voute en briques rouges abrite une vingtaine de personnes. Des ampoules reliées au générateur indépendant sont suspendues aux quatre coins de la salle. Des armoires métalliques renferment des provisions et le nécessaire de survie. Nous n’avons pas de peine à trouver un banc libre. Beaucoup d’habitants sont partis sur les routes de l’ouest, portés par l’espoir que, là-bas, il y a la paix. Quelques voisins nous saluent d’un sourire. Je garde les yeux rivés sur le sol en béton, je ne veux pas lire sur leurs visages les sentiments que je m’obstine à combattre.

    Certains discutent à voix basse pour tromper la peur. L’air grave, des enfants jouent aux dés à même le sol. Une vieille femme se concentre sur son canevas et d’autres se retranchent dans leur mutisme ou prient.

    Tous attendent.

    « Salut. »

    Stef vient s’asseoir à côté moi, à cheval sur le banc. Je lui réponds d’un hochement de tête. Le visage mangé par une barbe de quelques jours, il est mon ainé de deux ans mais en parait cinq de plus. Le regard noir déterminé, il est foncièrement patriote. Il veut s’engager dans l’armée. Pour Ludmilla dit-il, pour qu’elle l’aime comme un homme. Il n’a que 18 ans et veut devenir un héros comme ceux qu’on voit dans les journaux : armes à feu au poing, ceintures de munition et gueules cassées. Je suis persuadée que c’est là sa véritable motivation : être reconnu et admiré.

    Je l’admire déjà mais je ne l’approuve pas. Adam avait son âge lorsqu’il a décidé de revêtir l’uniforme de soldat. Il voulait "faire quelque chose de sa vie". On l’a laissé partir, il n’est jamais revenu. Mort sur le champ de bataille, mort en héros, mort pour rien. La disparition de mon frère aîné a bouleversé nos certitudes, anéanti nos espoirs et apporté un peu plus de noirceur à notre quotidien. Je chasse son visage de mon esprit pour m’intéresser aux propos de Stef. Je hoche la tête mécaniquement, je ne parviens pas à me concentrer.

    J’attends.

    Quand, soudain, elle frappe sans prévenir. La pluie. Celle qui meurtrit la terre, réduit en poussière des immeubles, détruit des vies. On ne sait ni quand elle commence, ni quand elle s’arrête. On redoute son intensité et les dégâts occasionnés.

    Une violente déflagration fait vibrer l’ensemble de l’abri. Mon cœur se fige, glacé par la terreur. Ce n’est pas la première fois que j’entends une bombe explosée mais l’effroi est toujours le même. Je devine une seconde au loin, puis une troisième… Le rythme s’accélère. Je ne respire plus. Personne ne peut prétendre avoir l’habitude de ce spectacle. C’est trop dur. Nous ne faisons que deviner l’horreur qui se déroule là-haut. Le sifflement des bombes, l’impact, les éclats,… Je ferme les yeux et tente de réprimer les élans de panique qui s’emparent de mon corps. Entre deux détonations, j’entends Mère murmurer des prières. Je ne crois plus en Dieu dans ces-moments-là, je n’y parviens pas.

    Alors, comme pour l’exaucer, les bombardiers semblent s’éloigner avec leur cargaison infernale. J’ouvre les yeux et redresse la tête, l’abri a tenu le coup. Je ne m’autorise pas à souffler. Ce ne peut être qu’une accalmie. Le bombardement n’a duré que cinq minutes. L’attente est insoutenable. Tous gardent le silence, les sens en alerte.

    Une heure s’écoule, longue et éprouvante.

    Enfin, l’alarme retentit. Elle chasse l’angoisse, la peur et cette odeur de mort qui nous colle à la peau. Nous nous regardons, incrédules. Bien que le soulagement se lise sur nos visages, personne n’ose bouger. C’est Stef qui se lève le premier, claque dans ses mains et grimpe à l’échelle pour ouvrir la trappe principale qui donne sur la mairie. La lumière semble tomber des cieux. L’illusion est divine.

    Sans un mot, nous reprenons la galerie qui mène chez nous. Je suis épuisé par les épreuves que nous inflige quotidiennement la guerre. Je n’ai même pas le courage de compter les 71 pas, guettant avidement une lueur au bout du tunnel.
    Finalement, nous débouchons à l’air libre. Le soleil est déjà haut dans le ciel sans nuage. Je soupire, notre immeuble a été épargné.

    Jusqu’à la prochaine averse.


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