• Paranoïa

     

     

     

     

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    ou le sourire de Francesca...

     

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    /!\ Dans un registre plus sombre que d'habitude, les âmes sensibles sont prévenues.

  •  Il marchait. Il marchait dans les rues poisseuses de Londres plongées dans une semi-obscurité. Il frôlait les murs, le pas hésitant, le regard fuyant. Il avait quitté son appartement une heure plus tôt, peut-être plus, peut-être moins.

     Il continuait d’avancer, tête baissée. Il emprunta une autre ruelle, encore plus sombre. Il n’aurait su dire où il allait. Au fil des pas, il faisait le vide dans son esprit. Du moins, il essayait… Il rabattit le col de sa veste. La chaleur désertait ces lieux cachés du soleil estival.

     

     

     Des voix grasses le tirèrent de son mutisme. A une dizaine de mètres, quelques hommes parlaient bruyamment devant ce qui semblait être un restaurant chinois. Il pressa le pas. Une fois le groupe dépassé, il décida de bifurquer dans une rue attenante. C’était plus prudent. Il ne put s’empêcher de jeter un regard derrière son épaule. Ils l’observaient.

     Il serra les poings, prit sur lui et accéléra. Une douce brise se leva caressant son visage. Les ombres se mirent à danser. Un frisson le parcourut. Il s’arrêta, alerte. Des voix, des rires, des bruits de pas… A moins que ce ne soit le vent qui lui jouait des tours. Ou la voix cristalline de Francesca fredonnant La Foule d’Edith Piaf…

     

     

     Francesca était loin à présent, ça ne pouvait être elle. Il perdait la raison. La peur gagna tout son corps. Il se mit à courir. A perdre haleine. Il ne savait plus si le bruit qui martelait ses oreilles était celui produit par la course de ses poursuivants ou les battements de son cœur. Les pavés défilaient à une allure folle sous ses pieds. Il s’engouffrait toujours plus dans les bas fonds de la ville.

     Les ombres le poursuivaient, il continuait à courir. Jusqu’à ne plus avoir de souffle. Son regard se brouilla, sa course se fit plus incertaine. Il ne parvint pas à éviter un dépôt de cagettes. Il s’effondra. Personne ne le poursuivait. Il était seul. Seul avec le sourire de Francesca. Son fin sourire, ses lèvres rougies, sa peau velouté,… Elle était si belle, trop peut-être. On l’avait prévenu.

     

     

     Il tenta de se relever, non pas pour fuir ses poursuivants imaginaires mais pour échapper à ses souvenirs, à Francesca. Une fois de plus, ses forces l’abandonnèrent. Alarmée par le vacarme des caisses qui chutent, une femme apparut à la fenêtre de l’immeuble voisin.

     « Monsieur ? Vous allez bien ?

     - Foutez-moi la paix ! cria-t-il dans un excès de fureur. Tous autant que vous êtes ! »

     Puis, il se mordit la lèvre. Il ne devait pas se faire remarquer… La femme referma sa fenêtre en soupirant :

     « Encore un ivrogne… »

     Le désir d’hurler le reprit. Il voulait crier sa haine, sa fureur. Il voulait qu’ils partent : Francesca et son sourire. Il frappa le mur en brique de ses poings. De toutes ses forces, de toute sa rage. A s’en broyer les mains. Il s’arrêta aussi soudainement qu’il avait commencé. Un liquide chaud se mit à couler le long de ses phalanges, le long de sa peau. Indifférent à la douleur, il resta fasciné par son sang, si rouge, si réel… Puis, ce fut le souvenir de Francesca baignant dans ce même liquide rougeâtre. Son sourire figé pour l’éternité.

     

     

     Finalement, il se releva, s’ébroua comme pour chasser toutes ces images qui le tourmentaient, et marcha jusqu’à la première taverne. Sous le regard inquisiteur du patron de l’établissement, il commanda un whisky. Le liquide âcre et sucré coula dans sa gorge. Une délicieuse sensation de sérénité l’envahit…

     

     

    [Jusqu’à la prochaine crise]

     

    Note :

     Avec cette nouvelle, j'ai voulu m'essayer à un nouveau style. C'est encore la description d'un état d'esprit et non une histoire avec un début et une fin. C'est la plongée dans quelques minutes de la vie d'un homme rendu fou par un amour passionnel. Le pourquoi du comment il en est arrivé là ne m'intéresse pas, c'est pourquoi j'ai voulu resté dans l'ambiguïté à ce niveau-là. Ce qui me plaisait c'était le cheminement de cet homme dans les profondeurs des quartiers sombres de la ville, dans les profondeurs de sa folie, de sa paranoïa...

      Je ne pense pas que l'exercice soit entièrement réussi mais il m'a beaucoup plu.


    6 commentaires


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