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    Deux silhouettes se dessinaient sur la piste de Santa Rosa. Elles avançaient tranquillement soulevant sous leurs pas une fine poussière rouge. Celle-ci se déposait par pellicules sur les chaussures vernis de l’homme en costume. Il avait déboutonné sa veste et tamponnait avec un mouchoir son front en sueur. A ses côtés, Manuel, natif du pays, ne semblait pas souffrir de la chaleur écrasante. Les mains derrière le dos, il marchait en silence au rythme de son compagnon. Tous deux formaient un drôle de couple sur ce chemin accroché à un flanc de montagne. Celui-ci s’étirait, sinueux, jusque sur la crête où se dressait la chapelle de Santa Rosa. Mais les deux hommes n’iraient pas si haut, ils se contenteraient du magnifique point de vue offert sur la vallée.

    En effet, en contrebas, Cotabambas étonnait par sa verdure. Citronniers, caféiers ou encore cacaoyers côtoyaient des plantes plus singulières comme le Sangre de Grado aux vertus cicatrisantes. La faune y était aussi riche que la flore. Seul le versant Sud décharné témoignait de la sécheresse péruvienne alentour. Outre l’abri avantageux des montagnes, le secret de ce microclimat résidait dans le passage d’une rivière souterraine dont la source prenait naissance sous les glaciers andins. En installant le village à l’entrée de la vallée et en construisant un savant système d’irrigation, les habitants avaient su tirer profit de ce cadeau de la nature. Le terrain était propice à l’agriculture et les troupeaux de moutons les plus gras de la région. Seul inconvénient, le chemin escarpé montant à Cotabambas limitait l’expansion du village et de ses activités.

    Depuis leur versant, les deux hommes ne pouvaient apercevoir la petite centaine de maisons en brique d’adobe. Manuel était le chef du village et, pour cette balade, il avait revêtu la chemise blanche qu’il mettait lors des rares sorties à Cusco. C’était aussi celle portée lorsqu’il avait accueilli le géologue la première fois. L’étranger et son équipe étaient revenus par la suite. Ils fascinaient les enfants avec leurs instruments savants et leurs prélèvements de terre rouge. C’étaient il y a plus de trois ans, ils étaient alors restés vagues sur leurs intentions.

    Les promeneurs continuaient d’observer le silence cérémonieux que l’évènement imposait. Car cette poignée de main, échangée quelques instants plus tôt, il s’agissait d’un évènement ! Les images filmées par une dizaine de caméras seraient relayées à l’international. Elles concluaient des mois de tensions et de pourparlers. Pour l'occasion, le géant minier Copperhead avait dépêché sur place son directeur général : cet homme caucasien qui se recoiffait régulièrement afin de dissimuler une calvitie naissante. Derrière lui, sur la piste caillouteuse, deux ombres le suivaient pour assurer sa protection dans ce coin reculé du monde. Pourtant, les esprits s’étaient apaisés, un accord avaient été trouvé : électricité, eau potable, amélioration des voies de communications, projets de santé et d’éducation… Des promesses et des dollars en échange de la terre rouge.

    Les habitants de Cotabambas l’ignoraient, le trésor de la vallée ne résidait pas dans son eau providentielle mais dans les entrailles du versant Sud. Là où le soleil était le plus implacable et la terre la plus cramoisie. Dans une lointaine époque, leurs ancêtres incas y avaient édifié un petit temple. Était-ce un signe ? La vérité vint d’ailleurs : la montagne regorgeait de cuivre et de fer. Après un accord signé avec l’Etat, Copperhead s’installait sans préavis et, déjà, des infrastructures s’accrochaient à la montagne. Rapidement, l’eau devint trouble et, unanimement, les villageois se révoltèrent contre cette intrusion. Ils durent organiser des campagnes de sabotages et de manifestations à la ville pour se faire entendre. Le chantier fut bloqué, le bras de fer dura plus d’un an. Finalement, le groupe minier accepta d’entamer des négociations car la conjecture économique ne jouait pas en leur faveur et ils ne pouvaient se permettre de retarder l’exploitation du sol.

    Les deux hommes disparurent du champ des quelques caméras restées en contrebas. Ils s’arrêtèrent au bord du chemin et embrassèrent la région du regard. Ils ne pouvaient pas en avoir la même vision. L’étranger fut le premier à s’y soustraire. Il sortit un paquet de cigarettes de la poche de son pantalon, en pinça une entre ses lèvres et l’alluma. Il tira quelques bouffées non sans exprimer un certain plaisir. Puis, il considéra le péruvien un instant, un étrange sourire se dessina sur son visage. Avant que Manuel puisse demander ce que celui-ci signifiait, il lâcha :

    « Satisfait ? »

     


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